Orphéon, mythes en pièces

Quand on parle d’Orphée, on coupe souvent dans l’histoire. On l’arrête même quand elle va commencer. On parle volon­tiers d’Orphée, le séducteur qui use de ses charmes pour ren­trer, vivant, dans les enfers. Pour voir la morte, son désir. Il parvient même malicieusement à ramener son Eurydice, la bien-aimée, dit-on. li doit juste tenir la promesse. Ne pas regarder l’image, le spectre de son aimée. En chemin il renie promesse, il se retourne.

Il retourne seul sur la terre des vivants avec l’image morte de la morte. Et son chant est de pleurs, dit-on. Là s’arrête l’his­toire, bien souvent.

C’est là qu’elle commence vraiment. C’est ici, sur la terre, la pesante que va commencer l’enfer, le désastre des batailles sanglantes, toujours recommencé.

Orphée renaît tragique, roi tragique, tyran de tragédie. Il prend figure d’Hamlet, ou de Macbeth ou d’autres monstres. li renaît avec leurs langues, leurs mots. Il devient tous ceux qui descendent d’Orphée, petits d’Orphée. Est-ce sans fin, ce recommencement toujours d’une guerre en une autre ?

Quand on parle d’Orphée, on oublie que son chant puise à la source de la mémoire, témoin veilleur de l’histoire. Quand on parle d’Orphée, on écoute sa cosmologie, mais on oublie qu’il l’a chantée jusqu’à l’épuisement mortel. On oublie qu’il a oublié la source de la mémoire. Qu’il a noyé ses vers dans son sang guerrier. On oublie que l’histoire l’a rattrapé. Les femmes, entre Bacchantes et Amazones, sont revenues pour déchirer Orphée. Pour que se taise le chant de celui qui use et abuse de son pouvoir, oublieux, renégat. Un homme.

Bruno Tackels