Bataille du Tagliamento

À propos
Tournée
Presse
Livret des paroles
Teaser

Une prière François Tanguy JUIN 1994

Eh bien quoi, chose simple : comme le souvenir de s’étonner,
toujours le même oubli,
d’être encore, là, dans la patience dissipée de l’air,
et donc battre l’air comme toile à le faire vibrer, l’air,
et les pollens voltigeurs, trop légers encore,
puis s’amassant et se dispersant au gré des tourbillons,
et des vides, et des volutes, aspirés sans direction,
comme cela que l’on dit « pensées » , ou pesées de sens, ou pesée de corps,
il leur faut encore s’arracher à leur trop extrême légèreté,
mais trop de poids est le même,
chute d’air et de clarté –
alors il nous faut les appeler par leur nom, ou par leur corps, au hasard,
conjuration sonore par exemple, ou silencieuse,
d’un mot ou d’un corps saisi, à mi-sens,
invocation qui le trace et le perd aussitôt,
et puis s’acharne à le reprendre,
lui cherche un poids, et une densité, et une peau,
passant peau de balle, d’une main à l’autre,
poignée de monde lancée dans l’air, à nouveau et voilà,
ce n’est pas bien compliqué,
mais qui ou quoi en témoigne, et de quoi ?
et nous y revoilà, on le sait bien, par manque de patience et d’air,
et nous y revoilà le nez collé dessus,
monde encollé à l’œil et tout pêle-mêle –
mettre de l’air, bien sûr, oui mais comment,
entre les choses, le tout-venant,
ne venant pas, pareil au même,
en masse, en nuées, en désert,
attendant on ne sait quoi, de par quelle porte,
le jugement ou bien l’oubli –
chercher le sens, dit-on,
mais quoi ! si, passer le temps à le refaire,
passant le couteau entre les peaux
et les chairs, les décoller entre les peaux
et les chairs, les décoller, l’une à l’autre,
et si, mal incisant, mal s’y prenant,
il faut nous y reprendre et couturer et rapiécer,
ça et là les lambeaux d’air et de souffle et d’énigmes –
refaire l’espace,
scansion indéfinie à polir comme l’ œil,
le refaire, jusqu’à ce qu’ air s’ensuive, et mémorant,
aspire le corps qui manque,
le redresse souffle à souffle, lui qui sait si peu se tenir,
ça c’est le plus difficile,
c’est le plus difficile, mais il faut bien s’y tenir,
pas d’autre corps, ni terre ni ciel, et d’autre infini
que là-dedans où nous sommes –
dehors sans limites que toutes entre elles,
s’ajointent, et mémorant,
s’offrent l’une à l’autre –
c’est dit-on affaire de seuil, mais gagner les seuils,
c’est affaire dit-on de morale,
comme persévérance de qui ne gagne rien que les seuils,
mais lui doit son nom, à nous les mémorants parmi les herbes
et tout ce qui s’ensuit, jusqu’au plus loin,
nous le sommes de nous –
distance incommensurable du plus près,
à retourner comme terre en semence,
et délivrer l’espace et le temps.