Par-delà / Nicolas Thévenot – avril 2021

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Par-delà. Par pertes et fracas. Par l’entremêlement des châssis, par l’ouverture des cadres, par la fureur symphonique, par la procession des corps endimanchés, par la forêt silencieuse de mes rêves oubliés, je m’approche de l’ineffable.

Cet homme assis à une table lointaine.

Si loin, si proche…

Cet homme, portait-il un chapeau ?

Cet homme accoudé, comme s’il parlait du bord de sa vie,

parlant une langue que je ne comprends pas,

se parlant à lui-même,

se parlant à moi-même,

il me parle,

il parle comme s’il s’adressait encore, par-delà vingt années consumées, à cet autre homme que je suis devenu.

Quelque chose s’ouvrit en moi, se souleva à cet instant-là, quelque chose m’a rempli au-delà. Avoir été spectateur de ce moment-là, c’est être à jamais le vagabond d’une éternité trouvée en soi. J’y chemine en compagnie de l’humaine condition. Le Théâtre du Radeau est ce havre où celui qui entre ne s’en départira plus.

Le temps n’y fera rien, hurle dans le désert des prophètes ce théâtre enraciné dans l’épaisseur de l’instant, ce théâtre où s’engouffrent en cavalcade les pans de décors comme autant de peaux détachées par la perpétuelle mue de la vie, où les voix des poètes résonnent enfin du bourgeonnement de l’être, où s’intriquent, passagers clandestins, les feuillets de ma mémoire, les murs troués de mon enfance, les soirs d’été du roman familial, les champs  de blé vert d’une fin d’après-midi, une certaine marche d’escalier frappée d’un rayon doré…

Ce théâtre ne discourt pas, ni ne dicte, ne présuppose rien, et n’a pour seul attelage que l’âme du spectateur. Advienne que pourra. La liberté du peuple spectateur, immense, guidant ce pouvoir. L’imagination de chacun engrossant l’œuvre, gonflant les voiles du drame, hors de toute trame, par des affects intimes, de contrebande. Le Théâtre du Radeau est le carrefour ouvert à cette foule d’histoires, le champ de bataille de cette armée de songes, la carte déployée d’une géographie émotive tracée à milles mains, le réceptacle d’une pensée sauvage produite par chacun de nos regards. Qu’il rue dans les brancards, s’apaise, glisse, trébuche, claque, tire à hue et à dia, il m’émeut au-delà des mots parce qu’il lit en moi ce que nul autre n’avait lu. Il me parle avec exactitude tout comme je le regarde. En dernier ressort, il est mien. J’en suis le destinataire, le garant. Le bruissement des voix dans la mer démontée des corps, comme un débordement de moi.

Cet accaparement, non pas une arrogante prétention, mais le témoignage le plus sincère, le plus secret, le plus juste, que je puisse rendre de mon expérience. Car la beauté de ce théâtre, emplissant tous les degrés qui mènent à l’émotion la plus pure, serait vaine si elle ne savait se donner en pâture et nourrir les glaneurs que nous sommes. Dans l’émiettement du monde, dans la douloureuse séparation des êtres qu’exhale paradoxalement l’homogénéisation de nos vies, ce théâtre-là s’offre à chacun comme un ressaisissement de soi, comme les retrouvailles avec sa propre humanité prodigue, ce théâtre-là me réconcilie avec moi-même, me rend mon estime. La confiance qu’il met en nous oblige, bouleverse. Au festin des mots de chair, il nous fait crédit. Il ouvre sa table et s’en remet à chacun. D‘âme à âme.

Quand beaucoup enfourchent la monture de la distinction, quand la communauté humaine se sclérose en société de castes, quel acte plus politique que cette égalité des intelligences et des sensibilités mise en acte ? Quand la pédagogie, qui est le cache-sexe du mépris de classe, sert de dramaturgie à bon nombre de productions, quel théâtre plus émancipateur que ce théâtre ignorant, poursuivant avec obstination, sur d’autres terres, l’intuition d’un Joseph Jacotot, le Maître ignorant remémoré par Jacques Rancière ?

Ici, nul besoin de bagages, débarrasse-toi de toute attente et vêts ton regard de l’infini reflet des cieux. Ici, s’assemblent des partageux dont la vivante poésie est le seul bien, dépecé entre tous, offert à chacun. Ici, l’écho des insurgés de 1871 : la poésie des mots et des corps est un luxe communal ! Affranchie des réserves et précautions d’usage, elle est la tête de pont et la monnaie d’échange dans le partage du sensible qui nous unit. Elle est immédiateté, et pour cela même profonde honnêteté.  Le Théâtre du Radeau est un poème-barricade en travers de la gorge du monde, l’ultime et primordiale résistance quand nos vies se rabougrissent à force de s’inféoder à la souveraine narration.

Par le frôlement des corps de mes nuits perdues, par la ronde des gestes qui creuse l’empreinte d’une vie, par la foule joyeuse sur les chemins de traverse, je retourne à ce théâtre, comme un vent fou s’emparant et embrassant à l’aveugle, comme une meute de chiens errants courant après les vestiges du soir.